Muriel, à l’ombre des oliviers.

Muriel nous fixe de ses yeux bruns vifs, son regard chaleureux se durcit. « La rue c’est un choix. Si je suis ici, c’est pour dénoncer les conditions de vie des femmes dans les centres d’accueil. » Elle regarde le sol, pince ses lèvres, souffle la fumée de sa cigarette d’un trait sec. « Je ne retournerai jamais dans un centre. Les femmes qui sont battues ne devraient pas avoir à quitter leur domicile et se retrouver dans une situation comme la mienne. Ce serait aux hommes de partir de la maison quand ils sont violents ».

« J’ai toujours su que je finirai dans la rue. »

Le « ici » de Muriel, c’est une petite tente sous les arcades de la « coulée verte » dans le 12ème arrondissement de Paris, pas loin de la gare de Lyon. « Ici », c’est aussi à côté de la tente de Nicole. Nicole est dans la rue depuis 10 ans, cheveux gris et longs, regard un peu perdu, mots rares. Tout le contraire de Muriel, petite silhouette menue, visage aux traits fins, maquillée, les cheveux courts soignés et colorés, les ongles peints en brun, le débit de parole assuré et rapide. Hors du périmètre de sa tente, impossible de deviner qu’elle est dans la rue. Élégante, c’est le mot qui vient immédiatement à l’esprit quand on la rencontre. Ce jour-là, le foulard rose qui noue ses cheveux met en valeur un visage qui s’anime dès qu’elle prend la parole. Muriel a 60 ans. « Et tu sais quoi ? En fait depuis le début, j’ai toujours su qu’un jour je finirai dans la rue. »

Alors elle raconte. L’enfance avec une mère peu aimante qui la met dehors à 16 ans. La vie chez deux tantes qui la prennent sous leurs ailes. Le foyer, l’apprentissage du métier de coiffeuse, la chambre de bonne. Et puis un premier homme, un militaire. À 18 ans, elle tombe enceinte. Le bébé s’appelle Nicolas. Sept ans après, c’est la naissance de la petite Pascaline. Un travail, un homme, deux enfants. Sur le papier tout va bien. Mais le père des enfants boit. De plus en plus. Alors quand Pascaline a six mois, Muriel s’en va, ses deux marmots sous le bras. Seule, la jeune mère subvient à ses besoins et à ceux de ses enfants avec son salaire de coiffeuse. Ça dure un temps. Et puis un nouvel homme entre dans sa vie. Le futur papa de la petite Mélissa. « Lui, c’était un gentil garçon » dit-elle, avec un regard plus doux. Mais le gentil garçon boit trop, lui aussi. Alors que Muriel n’a jamais bu ou pris de la drogue, l’histoire se répète. Alors elle part, de nouveau. Mélissa a 3 ans. Muriel a 30 ans et trois enfants sans papa pour l’aider à finir les fins de mois. Mais elle s’en sort. Muriel est frêle, mais c’est une forte. C’est un troisième homme qui va la mettre à terre.

Elle le rencontre à 33 ans, et dès le début, il vit à ses crochets. Muriel est fleure bleue. C’est elle qui le dit. Elle est amoureuse, elle porte tout le monde, ses trois enfants et lui. Elle ne voit pas le danger. Et puis la vie se construit, mine de rien. Les enfants, le pavillon de banlieue. « J’avais tout », conclut-elle dans un murmure. Mais elle se fatigue à tout porter, à tout payer, toujours. Un matin, elle se réveille en frissonnant et va voir un médecin qui lui diagnostique une dépression. Pendant un an, il lui fait prendre des médicaments. Puis un jour, sous la douche, elle sent un œuf de pigeon dans son sein droit. En réalité, c’est le crabe qui la fatigue : Muriel a un cancer du sein. À 38 ans, elle l’ignore, mais son parcours médical ne fait que commencer. Cancer du sein, cancer du col de l’utérus… Trois mois après la première opération contre le cancer du sein, elle retombe malade. Son médecin lui diagnostique à nouveau une dépression et lui fait prendre un traitement de cheval qui l’abrutit au point que ses propres enfants ne la reconnaissent plus. Muriel rallume une cigarette. « Je suis conne hein, une première fois ça m’a pas suffit, je suis retournée chez ce médecin. » Non, elle n’est pas conne. Et un matin, en croisant son miroir qu’elle évite soigneusement d’habitude, elle prend peur face à son reflet. Elle n’est plus que l’ombre d’elle-même. Alors dans un élan, elle jette tous les médicaments à la poubelle et décide une fois de plus de tout recommencer.

« Les voisins entendaient, mais personne n’a bougé. »

L’élan la pousse à ouvrir un salon de coiffure avec une amie. De quoi reprendre du poil de la bête. Mais le mari de son associée est violent, il supporte mal son indépendance. Au bout de six mois, elle finit par lâcher leur projet commun. Muriel lui rachète ses parts et se retrouve seule à gérer l’affaire. Et là, nouveau gros coup dur physique. Cette fois, pas de médecin pour l’assommer de médicaments, Muriel tente de comprendre seule ce qui lui arrive. Elle plonge dans Internet et au fil de ses lectures, elle en a la conviction : elle souffre d’une maladie nosocomiale, contractée lors de l’une de ses opérations. Début de glissade vers les Enfers. Sa maladie nosocomiale diagnostiquée, Muriel se faire opérer des poumons, du ventre. Elle passe son temps à l’hôpital. Et pas une fois son homme ne vient lui rendre visite. Un fantôme qui vit à ses crochets et se nourrit de ses économies. Entre temps il a perdu son travail. C’était déjà beaucoup, ça devient pire. L’homme la viole, la laisse sans manger, la punit de vivre. « Les voisins entendaient, mais personne n’a bougé. » Un jour, il lui frappe la tête contre le radiateur : «T’es qu’une chienne ! ». Quand Muriel raconte, ses yeux brillent. De colère souvent, de tristesse parfois. Surtout quand elle évoque ses enfants. Ils sont en marge de l’histoire et pourtant, toujours au centre. Elle tremble aussi un peu — Muriel est toujours sous traitement aujourd’hui. C’est la maladie qui la fait frissonner, et les souvenirs aussi. Un matin elle part, quitte sa maison, ses enfants. Elle est à bout. S’éloigner pour survivre. Elle passe deux jours dans la rue avant d’atterrir dans un foyer. Le type de foyer qu’elle va finir par détester. Parce que les femmes entre elles ne sont pas toujours tendres. Parce que dans un monde idéal, le métier d’assistante sociale devrait être une vocation. Mais si quelqu’un sait bien que le monde n’est pas idéal, c’est bien Muriel. Elle fait de mauvaises expériences. D’hôtel en foyer, de foyer en hôtel. Et puis ce constat : mieux vaut la rue que ces lieux où elle se fait bousculer, taper parfois, des lieux où sa parole blessée n’est pas entendue. Alors elle décide de rejoindre ces femmes qui vivent sous les arches dans le 12e, et qu’elle connaît pour leur avoir souvent apporté à manger lorsqu’elle travaillait dans un restaurant tout près. Le lieu est protégé de la pluie, le commissariat n’est pas loin, il y a des toilettes publiques à proximité et une laverie juste de l’autre côté du boulevard. Un 5 étoiles chez les miséreux.

« Dans la rue tu dois montrer les dents tout le temps. Sinon tu te fais bouffer. »

La rue, c’est terrible. Quand on est femme, c’est pire. Depuis qu’elle est là, six semaines quand nous la rencontrons, Muriel ne bouge que très peu. Elle fait sa toilette sous sa tente pour éviter de trop s’éloigner. Elle se méfie des hommes qui rôdent. Pendant son récit, nous sommes interrompues à plusieurs reprises par un homme qui l’interpelle. Lui aussi vit dans la rue. Il jure ne pas être méchant dans un anglais approximatif. Muriel le fusille du regard, elle tremble. Il insiste, s’incruste. Trois fois, nous lui demandons de nous laisser, poliment. Puis Muriel se lève d’un coup et le menace. Elle fait une tête de moins que lui. Il finit par partir. « Dans la rue, t’es obligée de montrer les dents tout le temps. Sinon tu te fais bouffer. » Juste après, c’est un homme plus jeune qui nous insulte en passant. On ne comprend pas ce qu’il dit, c’est certainement mieux comme ça. Moments de tensions qui permettent de toucher du bout du doigt le stress permanent que les femmes vivent au ras du sol. Le récit de Muriel reprend. La semaine précédant notre rencontre, on lui a volé ses papiers. Les papiers, c’est pas grave, explique-t-elle. Mais avec les papiers, il y avait une lettre de l’une de ses filles, Mélissa. Ses yeux s’embuent. Ses enfants elle ne les a pas revus depuis plusieurs années. Ils ne savent pas qu’elle vit désormais dans la rue. « Je les reverrai quand je serai bien, mais pas comme ça, pas maintenant. Je les reverrai quand je serai redevenue celle que j’étais, la maman que j’étais. » Les papiers importants, elle en fait des copies. La lettre, elle, est perdue. La nuit, Muriel dort d’un seul œil, une barre de fer à ses côtés. « Si quelqu’un essaie d’ouvrir la tente, je le défonce ». Son regard se glace, on la croit volontiers. Une combattante. Qui se bat pour elle, mais aussi pour les autres. D’ailleurs, si elle ne s’éloigne que rarement de sa tente, c’est aussi parce que Nicole a besoin d’elle. Elle baisse la voix : « Qu’est-ce qu’elle fera quand je ne serai plus là ? Elle tousse la nuit, c’est affreux, mais elle refuse d’aller chez le médecin. J’ai peur pour elle le jour où je partirai. » Parce que Muriel le sait, elle ne finira pas sa vie ici.

« La Kabylie, c’est mon Éden à moi. »

Elle pourrait essayer de récupérer sa maison dans laquelle son ex vit toujours, mais pour l’heure, elle manque de force pour se battre contre lui. Et puis cette maison et tous ces souvenirs, pas sure qu’elle en veuille encore. Surtout, Muriel a un magnifique projet qui lui met des étoiles plein les yeux. Partir en Algérie et monter une association « pour faire des choses bien pour les gens ». Mais elle ne partira pas seule. Son projet s’est rêvé à deux. Il y a quelques mois elle a rencontré un nouvel homme. Et lui, il est différent. « C’est un intello. C’est la première fois que je tombe sur quelqu’un qui m’apprend des choses. » Quand elle parle de lui, son visage s’illumine, son sourire s’agrandit. Il donne envie de la voir heureuse, enfin. L’homme est kabyle. C’est de cette région que Muriel est tombée amoureuse. « La Kabylie, c’est mon Éden à moi. Quand j’y suis allée, j’ai aimé la mer, le soleil, j’ai arrêté de fumer, j’ai pris dix kilos. » Cet homme, elle lui fait confiance. « C’est le premier à qui j’ai raconté que j’avais été violée. » Ces derniers temps, elle a moins de nouvelles, mais elle en est sûre, il réapparaîtra. Et ils iront tous les deux en Kabylie finir leurs jours. Se reposer enfin. À l’ombre des oliviers.