Nadia : Ma première maraude

Vendredi 1er mai. 16h. Gare d’Austerlitz. C’est l’heure de ma première maraude. Agy, Jeebrahil et Nathalie sont de la partie. Et la pluie aussi. Agy nous propose d’aller à la rencontre de migrants qui campent sous un pont parisien. Nous suivons sagement ses pas assurés qui se dessinent sur le sol mouillé. Notre groupe sème sur son passage un délicat parfum de chocolat. Arrivés sur le quai, nous découvrons des dizaines de tentes plantées.

Alignées, fermées, silencieuses, ces habitations de fortune viennent contraster avec les rires et les acrobaties qui animent la plate-forme de skateboard se trouvant juste à côté. Les tentes semblent a priori vides, mais des paires de chaussures posées devant certaines d’entre elles nous font comprendre qu’elles abritent bien des âmes par cet après-midi pluvieux. Nous signalons timidementnotre présence à nos hôtes en préparant le goûter sur une chaise disponible : gâteaux au chocolat faits maison, bouteilles de jus de fruits, biscuits… Agy « frappe » à la porte d’une tente, un homme vient vers nous, nous lui proposons une part de gâteau, et ça y est ! Le premier contact se noue. Petit à petit, une dizaine de sans-abri nous rejoignent.

Ce moment plein de vie qui chasse le tableau inerte que l’on découvrait quelques instants plus tôt est assez déconcertant. La pause gourmande est un véritable succès : « La vraie solidarité, c’est quand tu prépares un gâteau, et que tu le partages sans y goûter ! » fait remarquer Agy avec humour. Deux autres bénévoles de La rue tourne, Clara et Soria, nous rejoignent. Elles ont eu du mal à nous trouver, la faute à une panne de téléphone portable. Elles n’ont pas pour autant oublié la raison de leur déplacement. Avant de tomber par hasard sur nous, elles avaient partagé leur gâteau avec des sans-abri rencontrés un peu plus loin.

La plupart des sans-abri ne parlent pas français, ou très peu. Nathalie et moi discutons en anglais avec un migrant qui s’appelle Mahmoud. Il y a un mois, il a quitté le Soudan et toute sa famille. Son visage marqué nous laisse penser qu’il a une quarantaine d’années… Or il est plus jeune que moi, il en a 25. Il nous surprend à maîtriser les formules de présentation et de remerciement dans la langue de Molière, grâce à des leçons de français qu’il écoute à répétition. Le casque audio autour de son cou reflète sa grande motivation. Mahmoud nous parle de football, de son périple pour venir en France, de ses frères et sœurs… Quand je lui demande s’il arrive à avoir sa famille au téléphone, son visage se décompose, et il change de sujet. Il nous pose pas mal de questions, cherche à faire notre connaissance. Il finit par s’inquiéter pour un membre de l’équipe : il me fait remarquer que Jeebrahil a l’air très affecté par ce qu’il découvre aujourd’hui.

Le goûter est terminé. Nous quittons les sans-abri, certains d’entre eux vont se promener, d’autres retournent dans leur tente. Tout redevient silencieux. On n’aperçoit plus que les passants qui longent le bord de la Seine. Cette fois, le calme du campement dégage quelque chose de totalement différent. Sans doute parce que je sais que derrière cette scène se cachent des noms, des visages, des émotions et des parcours.

Sur le chemin du retour, je repense à la gentillesse et à l’amabilité de Mahmoud. À l’espoir qui l’habite et au courage dont il fait preuve. Je me rends compte qu’il a le luxe de croire en ses rêves alors que, moi, j’ai fini par brader les miens au nom de la routine, du confort et de mes habitudes.
C’est peut-être ça au fond la liberté, oser devenir ce que l’on veut être.

Nadia Bijarch