Zineb : la Rue et ses gens

Nous sommes le samedi 31 octobre 2015. Une journée presque banale. Couvrir une manif et rentrer chez soi. Jeter un œil ou deux sur les photos que l’on a prises. Bref, un samedi comme un autre. Mais ce samedi là, je ne rentre pas tout de suite.

Ce jour-là, c’est ma première maraude. Alors que je suis sur le point de quitter la Marche de la Dignité et contre le racisme qui a débuté dans le quartier de Barbès, et que je rejoins Gare du Nord, je repense à ces êtres seuls et ignorés. J’y repense comme j’y songe parfois, souvent même. Au fond, on y pense tous un peu quand on croise le regard d’un sans-abri – en se demandant et si ? Cette hypothèse que l’on rejette à la seconde qui suit, comme si « ce genre de choses » n’arrivait qu’aux autres.

Ce jour-là même en regardant chacun d’entre eux les yeux dans les yeux, l’hypothèse me paraît encore lointaine. Folle chimère. Pourtant, la vie nous apprend un tas de choses. Il n’y a qu’à regarder autour pour voir qu’il suffit d’un rien pour finir dans le pied dans la crevasse – puis être écrasé sous le poids de l’insuffisance des services dits publics, se retrouver chaque jour un peu plus coincé entre les murs de la rue.

On y pense. Et après ? Cela ne change rien au fait que des personnes meurent dans la rue année après année – près de 500 en 2014 selon le collectif Les Morts de la Rue. La rue n’a jamais été un choix pour personne, pas plus qu’elle ne laisse de perspective pour quiconque. Un lieu commun loin d’être très réjouissant.

Le sourire qui me manquait je l’ai trouvé auprès des camarades de La Rue Tourne – en préparant les petits sachets de friandises en ce soir d’Halloween. Il fallait bien que je donne un peu de mon temps pour les habitants de la rue. Une première maraude. Errer dans les rues de Paris à l’affût du moindre carton, sac de couchage, de la moindre silhouette esseulée. Puis s’approcher, dire bonjour et engager la conversation. Les regards sont presque toujours chaleureux et bienveillants face à ce petit groupe de jeunes venus les rencontrer. J’ai eu droit à mes premiers baisemains, ce soir-là.

Mais il ne faut pas se leurrer, le contact est difficile parfois. D’ailleurs, d’aucun ne peut dire comment se comporter, quelle attitude adopter, quel mot dire et ne surtout pas dire. Je crois que c’est plutôt ma bonne bouille et mon allant qui me sauvent ce soir-là. On aimerait pouvoir prolonger la discussion, leur poser tout un tas de questions – souvent la langue fait défaut.

L’après-midi défile. L’air est doux. Paris et ses gens pressés nous entourent mais ils font partie du décor. Déjà je ne les remarque plus. Il fait presque nuit quand je rencontre Sami, assis sur le trottoir rue Etienne Marcel. Sami est un type sympa, ça se voit à son sourire. Et son total look jean lui va bien. Il a 28 ans quand il quitte la Roumanie pour rejoindre Paris – la ville lumière – enfin pas tout à fait. En réalité, Sami a trouvé un logement grâce au 115 près de Roissy. Rêvant d’une vie meilleure pour ces deux petites filles et son épouse toujours au pays, le jeune homme est désormais sceptique sur son avenir en France. Pas de boulot, pas d’argent. Même les Français vivent comme des pauvres. En Roumanie pourtant, il vivait bien, il travaillait dans le bâtiment, il avait la vie belle. Depuis deux ans, il pointe au Pôle Emploi chaque matin, prêt à travailler dans n’importe quel domaine. Comme tant d’autres, Sami s’acharne à rester digne.

On continue. De rue en rue, les rencontres inattendues se succèdent. Antoine, le chef d’équipe, prend des notes. On retournera voir Sami et les autres lors une prochaine maraude. Il nous reste trois bonbonnières. Alors on s’arrête, on regarde autour. Finalement on tombe sur une jeune maman et son fils, endormi sur ses genoux. Elle ne parle pas français. Elle est comme surprise, finit par sourire et nous remercier.

Volontaire pour cette maraude, je me disais que j’allais donner quelque chose à des personnes qui n’ont plus rien. J’avais tout faux. Je m’étais trompée comme jamais. De nature gourmande, je me suis évidemment nourrie d’eux. J’y songe encore alors que je monte dans le train de banlieue. Des gens lisent un roman, d’autres sont devenus sourds au monde, écouteurs visés aux oreilles. La nuit est tombée, et demain je reprendrai mon train-train solitaire. Sans doute.

Quoi qu’il en soit, ça ne changera rien au fait que j’ai chopé au vol une autre leçon lors de cette maraude, à travers le regard et le courage de ceux qui avaient décider de rester digne malgré la rue et ses lois. Malgré les baffes que peut nous flanquer la vie en plein visage, aussi malvenues les unes que les autres, je me dis à cet instant précis que chacun se doit d’être obsédé par la vie malgré tout.

Zineb Ait-Elmkadem