Nawel : Ma première maraude de Noël

En cet après-midi de décembre, ma première maraude de Noël – et même la première maraude de toute ma vie – a un goût particulier.

L’air est doux, pas de neige qui fait « critch critch » sous nos pieds. Ni même sur les pistes. Ce n’est pas moi qui le dit, mais mon voisin dans train. Car à l’heure où j’écris ce texte, je suis à bord de la voiture 18, place 24, direction Dijon. Je vais voir ma famille, comme des millions de Français, pour fêter une année de plus sur Terre, et faire des voeux pour 2016 toujours plus irréalistes les uns que les autres. Toujours les mêmes voeux d’ailleurs, qui se répètent année après année.

Je vais donc retrouver ma famille. La famille. À chaque nouvelle rencontre que nous faisons, je me demande ce que fait la famille de ces sans-abri. Pourquoi ne les aide-t-elle pas ? Peut-être qu’ils n’osent pas demander de l’aide, et qu’il est plus simple pour leur famille, comme pour tout le monde d’ailleurs, de fermer les yeux sur la misère.
Un jour, un collègue m’a demandé ce que je ferais si je me retrouvais à la rue. Ma réponse avait été immédiate : ma famille. Nul doute qu’ils seraient tous là pour m’aider. On ne réalise pas assez l’importance du socle familial.

« Est-ce qu’une maraude de Noël sans neige c’est une vraie maraude ? »

Sa réponse à lui m’avait fait l’effet d’un coup de poing dans le ventre. Il ne comprenait pas tous ces mendiants, assis pendant des heures à attendre la pièce. À leur place, il apprendrait à jouer de la musique au lieu de se morfondre sur son triste destin.
Déjà à l’époque, je détestais tous ces clichés. Ces mêmes clichés qui veulent que si tu es issu de l’immigration, le mot « réussite » ne peut pas être ton ami. Et que tu n’as pas le droit de rêver.

La maraude continue, toujours pas de neige à l’horizon. L’autre jour, au travail, une collègue – eh oui encore une collègue, nous passons tellement de temps au travail – m’a dit qu’un réveillon de Noël sans neige, c’était pas un vrai réveillon. Alors je m’interroge, est-ce qu’une maraude de Noël sans neige c’est une vraie maraude ? Pourtant, tous les ingrédients sont là. Des bénévoles, du chocolat, de la solidarité, de la jovialité… et des sans-abri. Mais pas de neige.

Les premiers détours de cette maraude ont un goût amer. Amer, comme ce qui est arrivé à Pascal. Pascal ? Notre sage poète de la rue. Mort. Mort pour une cause soi-disant plus noble, l’environnement. Nous nous arrêtons quelques instants devant ce banc qui l’a accueilli pendant 17 ans, et qui fut sa dernière maison. Nous déposons une bougie faite par la classe de Mme Lemaire, des passants s’arrêtent, découvrent ce personnage à travers la photo et les quelques mots laissés çà et là, et s’en vont. On aimerait rester là des heures, mais la maraude doit continuer malgré tout pour les autres « Pascal ». Show must go on.

« Je me rends compte que les sans-abri, eux aussi, ont des rêves »

Avec mes belles idées préconçues, bourrées à coup de JT et de « Breaking news » dans mon crâne de rêveuse par les médias et les imbéciles, je m’attendais à rencontrer des gens rongés par la drogue et l’alcool. Quelle claque ! Au fil de nos rencontres et de nos discussions trop vite avortées, je me rends compte que les sans-abri, eux aussi, ont des rêves. Ils auraient voulu être pilote d’avion ou guitariste comme Jimmy Hendrix.
Des gens intelligents, qui nous parlent de sociologie avec la parfaite langue de Molière. Monsieur Mouloud nous montre même des ordonnances bourrées de fautes d’orthographe. À côté de cela, certains ne savent plus quel âge ils ont, ni même en quelle année ils sont arrivés en France.

Certains revendiquent même être Français. « Je suis Français« , répètent-ils. Je suis sidérée. Ils ne crachent même pas sur ce pays qui les laisse crever en silence.
Nous continuons notre chemin. En marge d’une manif’ des migrants, une dame nous interpelle. Son voeu pour Noël ? Que les sans-abri en bas de chez elle crèvent en silence. Je devrais la haïr, mais non. Je ressens pour elle de la pitié. Elle a perdu toute humanité, et son âme toute entière.

Heureusement, certains portent sur leurs vêtements et dans leur regard des messages d’espoir. « Vive l’Amour » arbore fièrement Philippe sur son vieux manteau tout usé, qui rêve d’être acteur. Mon rêve à moi ? Ne plus jamais être opaque à la misère, qu’elle se passe sous nos fenêtres ou dans un pays lointain. Ce soir là, malgré l’absence de neige, j’ai quand même ressenti la magie de Noël. Et je rentre chez moi, les pieds usés mais le coeur et la tête pleins d’espoir.

Nawel Benamar