Guillaume, l’utopie sociale

« J’ai envie d’aider », lance Guillaume, 33 ans, dans les locaux de l’association La Rue Tourne. Il est sans domicile fixe depuis près de vingt ans, mais son premier réflexe est de mettre son expérience au service des autres. Du bénévolat, de l’humanitaire, Guillaume ne manque pas d’envies. Derrière sa barbe épaisse et son air bourru se cachent un visage doux et des yeux clairs.

Guillaume mène une vie à contre-courant depuis ses quinze ans. « Je me suis fait virer de la maison alors même que je n’avais pas encore l’âge de passer la conduite accompagnée, se souvient-il. Je ne m’y suis pas opposé. » À l’époque, il grandit chez sa mère et son beau-père dans une fratrie de cinq enfants, dont deux sont ses demi-frère et demi-sœur. L’atmosphère y est électrique. L’autorité du patriarche passe mal. Cette maison qu’il a quittée, il n’y est jamais revenu, sauf pour de grandes occasions, mais plus depuis quelques années. Il préfère le téléphone. « C’est une réalité que je choisis d’occulter, désolé maman, dit-il à demi-mot. Mon beau-père est très mauvais. Il est néfaste pour elle. Je ne veux pas voir ça en face de moi. » Il n’en dira pas plus. On comprend que sa mère n’a pas voulu de l’aide qu’il aurait voulu lui apporter ; possible qu’il ait été blessé dans sa chair.

D’un coup, il s’est retrouvé seul. Il a connu la rue, les squats chez les potes, dans les halls d’immeuble ou les voitures abandonnées, puis les foyers et la vie à deux. « Quand j’étais gamin, je me cachais, par dignité, pour qu’on ne me voie pas et pour me mettre en sécurité », dit-il. Il a quitté le Pas-de-Calais à 19 ans pour descendre dans le sud de la France, sacs au dos direction Nîmes, dans la maison de vacances d’une amie d’enfance. « J’ai posé ma tente dans son jardin le temps d’un été, de quoi voir venir et trouver un foyer », raconte-t-il. Pari réussi, mais Guillaume a la bougeotte. Narbonne-Perpignan-Marseille-Montpellier : il aime à dire qu’il a passé plus de temps dans les gares et dans les trains que dans les villes qu’il a visitées.

Faire justice

Il a été soudeur, bûcheron, vendeur et saisonnier. Il a satisfait sa curiosité en usant les bancs des facs de psycho et de droit. Celui qui a interrompu son BEP électronique en deuxième année a nourri l’espoir de démarrer un DAU. « Mais il faut de l’argent pour vivre », avoue-t-il à regret. Alors il est allé là où il en fantasme le plus, à Paris, en passant par Montreuil. C’était il y a deux ans et demi, pendant le grand confinement, le premier. Son quartier, c’est le 11e arrondissement de Paris, rue de la Roquette, entre Voltaire et Bastille. « J’ai été en tente, j’ai dormi sur le trottoir pour la première fois de ma vie, avant de trouver une place en foyer », énumère-t-il. C’est déjà le deuxième. Il a été expulsé du premier parce qu’il est rentré alcoolisé et puis ça a dégénéré avec son colocataire. Le deuxième est un peu particulier. Il s’agit d’un foyer de réinsertion. Il a été condamné à un an de mise à l’épreuve pour avoir malmené un agent municipal. Il partageait quelques bières avec des amis dans un parc quand ce dernier les a violemment sommés de partir. Le ton est monté. « Ce ne serait pas arrivé s’il avait dû s’adresser à une famille avec enfants », regrette Guillaume. Épris de justice, il n’a pas su retenir son calme. Au moins, maintenant, il a une chambre à lui.

Son cercle amical se compte sur les doigts d’une main. Il ne fait pas confiance rapidement. Mais si c’est le cas, c’est pour de bon. « J’ai un côté arrogant, mais je ne suis pas méchant, avoue-t-il. À Paris, il y a de la violence, de la jalousie. Mieux vaut montrer que tu es là, que tu connais du monde, pour gagner ton territoire. » Rue de la Roquette, Guillaume fait partie du décor. Mais rêve de plus grands projets. « Je suis venu à Paris pour réussir, lance-t-il. Je ne veux pas aller travailler à contrecœur. Je suis têtu. Je n’aime pas la routine. Métro-boulot-dodo, payer les factures, vivre à crédit, ça non ! Je veux faire quelque chose qui m’intéresse. » Un vœu pieux à 33 ans. « Quand j’étais gamin, j’écrivais des poésies. J’ai arrêté parce qu’il y a d’autres choses à dénoncer que des rimes. »

Le sans domicilié fixe veut dire sa vérité. « C’est contestataire, dénonciateur, c’est une observation de ce que je vois, de ce qui se passe. C’est aussi mon utopie que je retranscris par écrit. » Comme un manifeste pour monter un mouvement, lui adresse-t-on. Il est réticent. La politique, il n’aime pas ça. Il est surtout lucide : « L’être humain a la capacité de s’opposer jusqu’à une certaine limite. Dès que sa zone de confort commence à être un peu en danger, il fait marche arrière. C’est pour ça que je vais prendre le temps. Parce que si c’est pour avoir une équipe de bras cassés qui, au moindre virage, me dit “merci au revoir”, ce n’est pas la peine. » Il n’est pas contre le fait de s’entourer « pour changer les choses », dit-il simplement. Nombreux·ses sont celleux qui se reconnaîtront dans cette velléité. « Mais alors pourquoi personne ne le fait ?, s’agace-t-il. Moi je veux pouvoir me dire que j’ai essayé. » Il veut être pris au sérieux, faire la différence, comme un Balavoine ou un Coluche. « À Paris, j’ai fait la manche pour la première fois, dit-il. J’ai profité de ce que je voyais, de l’argent facile. Demander, c’est bien, mais rendre, ce serait bien aussi. » Il a déjà son slogan. À cœur vaillant, rien d’impossible.

Alexandra Dumont