Pascal, le sage poète de la rue

Pascal, 53 ans, vit à Paris du côté de Stalingrad. Assis sur son banc où il “admire les va et vient” d’un quartier qu’il aime et qu’il a vu évoluer depuis dix-sept ans. « Ici, c’est tous les jours un cinéma », se plaît-il à dire. Pour La Rue Tourne, il revient sur son parcours, sa situation, ses plaisirs, ses galères et ses envies. Portrait d’un homme qui a tout connu.

Les cheveux mi-longs, la barbe grisonnante et les lunettes sur le nez. Avec son look, Pascal ferait presque office de professeur. Assis sur son banc à Stalingrad juste à côté de la Rotonde, il contemple les passants, discute avec ceux qu’il appelle « ses collègues » dans ce qui est son foyer de luxe depuis 17 ans. Une éternité, serait-on forcé de se dire. « Mais moi je me sens bien ici dans ce trou », raconte-t-il. Difficile à croire n’est-ce pas ? Et pourtant, c’est bien le cas. Pour le comprendre, il suffit d’écouter son histoire. Chaotique serait sûrement le terme le plus approprié.

Pascal a 53 ans. Auparavant, il coulait des jours heureux à Nancy (Lorraine). Il était conseiller financier « pour de gros clients », précise-t-il. « Tout a dégénéré le jour où mon directeur a cru que je draguais sa femme », raconte le quinquagénaire. Après des engueulades entre les deux hommes, il a décidé de quitter la banque. C’est ensuite avec sa femme que cela ne se passe pas bien. Ils se quittent et lui décide de partir vivre chez un ami.

Parisien un jour, Parisien toujours

« Il habitait Paris, je suis parti vivre chez lui. Et tout se passait pour le mieux dans le meilleur des mondes », détaille-t-il un brin nostalgique. Mais que s’est-il donc passé pour que Pascal se retrouve à la rue ? « Il était atteint du Sida et malheureusement la maladie l’a emporté, se remémore-t-il. J’ai dû quitter l’appartement et je me suis retrouvé ici sur La Rotonde de Stalingrad ». Ce qui, aujourd’hui, est devenu son quartier. Sa maison.

« Ici, c’est chez moi. Ce quartier m’a tout de suite plu. J’ai plein de copains », raconte-t-il en faisant référence à Abdel, son « petit bébé » comme il le surnomme. Beaucoup m’appelle « le patron » mais je préfère « l’ancien ». Il a trouvé son petit bonheur dans ce quartier qu’il a vu évoluer à vitesse grand V. « Ici, c’est tous les jours un cinéma », se plaît-il à dire. Et quand on lui demande s’il ne souhaite pas revenir en Lorraine, il coupe court « J’ai coupé les ponts avec Nancy. Aujourd’hui, je suis devenu Parisien, et je reste Parisien ». Clair et net. Comme le personnage.

Les gens donnent plus… le soir

Et en l’écoutant, on se rend compte aussi qu’il aime son banc et son coin. Par contre les foyers, ça il déteste. « Les foyers sont vraiment pourris. On te traite mal. En plus, en mars, ils te jettent. D’ailleurs, je me suis embrouillé avec un responsable et je lui en ai collé une. » Sanguin le Pascal ? Non, il n’aime simplement pas qu’on se moque de lui. Car sinon, c’est un calme qui aime admirer les gens, le paysage, lire (les quotidiens et des livres de recette aussi) et suivre l’actualité. Et même la vie politique. « Delanoë, il a fait beaucoup pour Paris et même pour nous. Par contre l’actuelle Maire, elle fait pas grand-chose je trouve », explique-t-il un brin engagé.

Et concernant les besoins de tous les jours, Pascal explique qu’au début il a eu du mal à faire la manche mais qu’à présent cela ne le dérange pas. « D’ailleurs, j’ai remarqué que les gens étaient radins la journée. Mieux vaut demander le soir, ils sont plus cool ». Il est en revanche satisfait de la mobilisation de certaines personnes qui viennent régulièrement lui apporter des affaires, de la nourriture. « Il y a une école de cuisinier a côté. Les jeunes font à manger et nous l’apportent ». Parfois, il y en a qui sont beaucoup moins sympathiques. « On me dit d’aller chercher du travail au moins une fois par mois », rigole celui qui en a vu passer du monde. « Mais moi je n’ai besoin de rien, j’ai tout ici », assure celui qui connait le quartier par cœur. D’ailleurs, si vous souhaitez un cours d’histoire sur la place Stalingrad et la Rotonde, allez voir Pascal. « C’est pas les archives, c’est du vécu dans ma tête ». Un sage poète de la rue digne de ce nom.

Said El Abadi