Michaël, mille et une vies

« Si je te raconte tout depuis mes 18 ans, ça va être long ». Michael n’a “que” 34 ans et en l’écoutant, c’est à se demander comment son histoire peut tenir en si peu d’années. A se demander même comment il en est arrivé à la raconter autour d’une casquette parsemée de monnaie, assis dans une petite rue près de Beaubourg.

Car, s’il y fait des va-et-vient depuis ses 18 ans, la rue n’est pas le lieu commun de son histoire. A vrai dire, de lieu commun il n’en a pas vraiment, ou alors il en a plusieurs. Michael et ses 1001 vies.

Un BEP Plomberie en poche, il a dans le désordre, travaillé au KFC, au Mc Donald’s, dans un laboratoire cinématographique, sur des chantiers BTP et chez Point P. Mais les désillusions s’enchaînent. Un licenciement, une peine de coeur, un contrat qui prend fin et un abandon de poste plus ou moins forcé le reconduisent à “taper la manche”. La liste de ses expériences professionnelles pourrait être plus longue. Il y a 2 ans, il aurait pu obtenir un poste à la Mairie de Paris. Mais encore une fois, un “simple” problème de photos d’identité et tout s’effondre.

Néanmoins, jusqu’à il y a quelques mois, il avait un toit. Chez sa mère plus exactement, avant que sa demi-soeur, “la peste”, n’insiste pour qu’il plie bagage. L’illustration de l’environnement familial dans lequel il a grandi : conflictuel. Un beau-père qui ne le considérait pas tout en le traînant très (trop) tôt sur des chantiers BTP pour travailler. Une demi-soeur et un demi-frère avec qui les rapports sont tendus pour l’une, inexistants pour l’autre. Une grande soeur qui a refait sa vie loin de Paris, sans trop se soucier de son cadet. Et une mère au milieu avec qui les relations familiales vont et viennent, à l’image de ses aller-retours dans la rue.

Cette ambiance familiale agitée laisse naturellement des traces. Dans la tête d’abord, que Michael tente d’apaiser par des “cocktails” solides ou liquides qu’il consomme depuis ses 14 ans. Seul ou entouré de ses “copains d’apéro”, ils permettent de s’échapper de la vie réelle. Un peu.

Des traces sur le corps également, qui sont elles, plus difficiles à esquiver. Elles ne disparaissent pas dans un verre ou dans un collage. Pour celles-ci il faudra plutôt passer par de lourdes opérations et une longue rééducation. En effet, Michael a la main droite paralysée suite à une soirée où il n’a pu diriger sa rage que contre lui-même. Un coup de poing d’une extrême violence orienté pile-poil au croisement de tous les nerfs et, à l’image de son parcours, “tout s’est emmêlé”.

Toutes ces traces ont, elles, un lieu commun : l’hôpital psychiatrique. Il y restera 3 mois pour consommation excessive de cannabis et automutilation. Mais à l’hôpital, “ils ont vite vu que j’étais pas fou”. Pourquoi s’en prendre si fort à soi-même alors ? Une affaire familiale encore mais pas celle que l’on croit. Il n’est ni question de sa mère, de ses soeurs ou de son beau-père. Ce soir-là, il apprenait qu’il ne pourrait plus jamais revoir sa chienne de 14 ans, l’unique membre de sa famille qu’il avait choisi justement. Elle lui avait été enlevée 2 semaines plus tôt suite à un contrôle policier où un agent avait eu le mollet croqué. Placée depuis à l’association Stéphane Lamarre, “au fin fond du 7.7”, il n’en a aucune nouvelle mais s’accroche aux photos de l’animal dans son téléphone.

Il n’est pas opposé à reprendre un autre chien, jeune ou non. “Si je peux aider et accompagner un autre chien à aller jusqu’au bout de sa vie…”. Mais lui, qui l’accompagne ? Il y a bien ses copains d’apéro voire de défonce, cet ami de manche qui n’aime pas qu’on vienne lui parler, les employés du Naturalia avec qui il discute… mais l’amour dans tout ça ? Célibataire depuis 2 ans ½, éprouvé par une longue relation qui l’a laissé amer, Michael “marche au coup de coeur”. Et si la rue est propice aux rencontres, elle ne l’est pas plus qu’ailleurs au coup de foudre.

En attendant, les jours passent et se ressemblent : un petit déjeuner et une douche au Centre 110 tous les matins, puis la manche toujours au même endroit près de Beaubourg, les apéros avec les copains et enfin, la nuit dans un parking des Champs Elysées où le froid et l’odeur d’essence ne facilitent pas le sommeil. Partir ? Il pourrait, il l’a déjà fait. Si la rue n’est pas son lieu commun, Paris non plus. Il a vécu plusieurs mois à Lille, Montpellier et Tours. S’il doit partir, c’est pour longtemps, pour s’y installer et ajouter encore à son histoire une nouvelle vie en plus de ses 1001 déjà vécues…