Elias : « La nature, c’est mieux que les gens »

Le 16 octobre, La Rue Tourne est partie à la rencontre d’Elias, un jeune tunisien de 27 ans, à la rue depuis 2015. Il vit au centre de Paris dans un petit camp de tentes dissimulé par les travaux. Ce jeune homme au grand sourire est connu comme étant l’heureux propriétaire de la tente au joli parterre de fleur.
La rencontre avec Elias s’est faite dans un grand jardin du centre de Paris, lors d’une journée ensoleillée. Avec son petit café à la main, il tente de se remémorer ses choix de vie qui l’ont conduit des terres de sa Tunisie natale jusqu’à ce moment avec nous. Comme beaucoup d’immigrés, partir n’a jamais été un rêve, plutôt une nécessité. En Tunisie, il a eu un diplôme en biomédical, mais il ne trouvait pas de travail. Après s’être interrogé sur son avenir, il commence à songer à émigrer. « Je n’avais jamais pensé à venir en France ou même en Europe, mais c’était mort. Il n’y avait rien là-bas », explique-t-il. Des gens lui vantent les mérites de l’Europe et la décrive comme étant l’Eldorado, le paradis de l’émigré. Elias se laisse séduire. « Les gens qui vivent ici (en France) et vont en Tunisie ne sont pas les mêmes », raconte-t-il amer. « Ils disent qu’ils sont au paradis ici, donnent leurs coordonnées, mais après (quand tu arrives en France, ndlr) ils changent de veste. Il n’y a plus personne. » A l’époque, sa famille était contre son départ, mais il a préféré partir. « J’ai choisi ma vie et il fallait que je bouge ».

La traversée

Pour arriver jusqu’ici, Elias a traversé bien des choses, à commencer par la mer Méditerranée. Il est parti des côtes tunisiennes en pleine nuit, à bord d’un petit bateau, avec quarante-cinq personnes à bord. « Je pensais que le bateau serait plus grand, mais il n’était fait que pour trente personnes », commente-t-il. Mais après avoir payé la traversée mille euros, difficile de faire marche arrière.
Le voyage ne devait durer que douze heures, mais ils leur ont fallu quatre jours pour arriver aux côtes européennes : « Les passeurs nous avaient donné de fausses coordonnées. On s’est retrouvé à la frontière entre la Libye et l’Egypte », explique Elias. Ne voulant pas revenir en arrière, ils se relancent en mer. « Le bateau gonflait, l’eau rentrait » explique-t-il et cette crainte qui ne le quittait pas : Et si le moteur s’arrêtait ? « On ne pouvait pas boire, ni manger. On avait juste des pâtes des sèches. Tout le monde était en train de vomir à cause du mal de mer » décrit-t-il comme s’il revivait chacun de ces instants.
Après quatre jours de longs périples, ils arrivent enfin en Italie à Lampedusa. Cela pourrait marquer la fin de ses aventures, mais pas du tout. Il prend un bus jusqu’à la ville de Bari, puis emprunte un TGV pour atteindre Milan. Le train est contrôlé, mais comme il a sur lui un billet, il réussit à arriver à destination. Ensuite, il prend un bus jusqu’à la ville de Vintimille. De là, il parcourt à pied l’équivalent de douze kilomètres en quatre heures pour arriver enfin en France, dans la ville de Menton. Il est arrivé dans les environs de sept heures du matin, à bout de souffle. Il prend de nouveau le TGV, sans se faire prendre, jusqu’à Lyon. De là, une voiture accepte gentiment de l’amener jusqu’à Paris. « Après, ça a commencé… », commente-t-il, se référant à sa vie de sans-papier, puis de sans-abri dans la métropole parisienne. Il est arrivé dans l’hexagone pendant l’hiver de l’année 2010. Il a travaillé au noir pendant des années, puis la situation a changé. « Les contrôles du travail au noir ont augmenté et les patrons ont commencé à avoir peur. » Aujourd’hui, Elias est totalement désabusé. Cela fait depuis 2015 qu’il vit dans la rue. Aucun employeur ne veut l’embaucher parce qu’il est en situation irrégulière.
Il a un oncle qui vit à Rennes et pas mal d’amis à Paris. Personne ne sait qu’il vit à la rue. « Quand tu me vois, on dirait que je vis dehors ? » nous interroge-t-il. Pas du tout effectivement. Le jeune homme aux yeux bleus verts ressemble à « monsieur tout le monde ». Un style plutôt urbain, de belles chaussures Nike… Difficile de se douter de quelque chose. D’ailleurs, Elias fait toujours très attention pour que cela ne se voit pas. Il rencontre généralement ses amis dans des cafés.
« Être dans la rue, ça ne me fait même pas peur. Le pire, je l’ai déjà vécu. » Dans ce petit bateau, entouré de personnes effrayées, affamées et malades, avec ces grandes vagues qui manquaient de les faire chavirer, ces pluies qui les faisaient couler et les animaux marins qui les guettaient, Elias a bien cru voir sa fin arrivée. « J’ai un voisin qui est parti lui aussi. On ne l’a jamais retrouvé », raconte-t-il, reconnaissant d’avoir pu en arriver jusqu’ici.

L’avenir

Quand on lui parle de l’avenir, le jeune maghrébin est inquiet. Dans la rue, il en voit d’autres dans la même situation que lui, qui n’arrive pas à tenir le cap. Folie, alcool ou même drogue : « Moi je ne veux pas finir comme ça. Je veux juste vivre comme tout le monde. »
La journée type du jeune homme commence par une douche. Le réveil se fait généralement à cinq six heures du matin, à cause des travaux qui ont lieu à côté des tentes. Il prend ensuite un petit café avec deux sucres. « Ça donne de l’énergie ! » Ensuite, il va charger son téléphone au Starbucks, téléphone régulièrement sa famille restée en Tunisie via Skype, voit des amis quelques fois.
Il aime courir et faire de la corde à sauter deux fois par semaine, dans les quartiers de Rivoli et du Louvre. Il aime beaucoup les séries syriennes et un de ses films préférés est « Le seigneur des anneaux ». Surtout, il adore jardiner. En Tunisie déjà, il adorait les fleurs, la nature et les animaux. D’ailleurs, depuis qu’il est en France, malgré sa situation de SDF, il continue à cultiver cette passion. Elias est connu comme étant celui qui possède la tente au magnifique parterre de fleurs. « La nature, c’est mieux que les gens » ironise-t-il. Depuis le printemps 2016, avec l’aide de bénévoles et d’un fleuriste, il a réussi à se constituer un petit jardin. « Même une personne sans-abri peut avoir un beau cadre de vie. Chaque jour, je fais un petit ménage, m’occupe de mes plantes. Même quand t’es dans la merde, la vie continue ! » Une exposition à l’église de St Eustache a présenté une photo de sa tente. Des policiers se sont même arrêtés pour prendre des photos.

Et aujourd’hui ?

Mercredi 19 octobre, Elias a eu un rendez-vous au Bureau des maghrébins pour obtenir un récépissé. Une semaine plus tard, la bonne nouvelle arrivait : il l’a reçu. Grâce à celui-ci, il peut s’inscrire à Pôle Emploi et commencer certaines procédures, comme celle pour l’obtention de la Sécurité Sociale. Ensuite, le travail et le titre de séjour ? On espère bien !
Maintenant que sa situation va être officiellement régularisée, Elias n’a qu’une chose en tête : « Le plus important, c’est que je quitte la rue ». Après un an passé à vivre dehors, cette nouvelle est un véritable soulagement. La seconde étape pour lui sera de trouver du travail pour pourvoir retourner en Tunisie. « Il faut que je revois ma famille » explique-t-il avec un sourire. Sa tante est enceinte d’une future petite fille, en plus de deux autres petits garçons qu’il n’a jamais pu rencontrer. Il voudrait revoir sa petite sœur aussi. Quand il est parti, elle avait à peine treize ans. Aujourd’hui, elle en dix-neuf et elle travaille.
Pour la suite, un petit rendez-vous a été pris pour aller faire un petit footing avec des membres de La Rue Tourne dans les prochaines semaines. Une belle affaire à suivre, qu’on ne manquera pas de vous raconter.

 Noulé Egbelou