Abdel, le petit frère qui voulait grandir trop vite

Abdel est beau gosse. Il a la tchatche des Tunisiens. Cette facilité à s’exprimer dans plusieurs langues qu’ont souvent les Maghrébins. Dans un autre contexte, il m’aurait sans doute draguée. Dans un autre contexte, oui, sûrement. Mais voilà, Abdel est sans-papiers et il vit dans la rue. Et l’insouciance de ses 25 ans ne suffit pas à masquer la difficulté de son quotidien. Il fait le fier pourtant. Il ne se plaint pas alors qu’il se laisse docilement prendre au jeu des questions réponses.

« J’ai quitté la Tunisie au moment de la révolution. J’avais fait deux ans d’études de “Business English “ mais je ne trouvais que des boulots de réceptionnistes ou de vigiles, rien dans ma branche ».

Il s’exprime avec calme. Un peu comme s’il était à un rendez-vous Pôle Emploi. Comme si tout ça était normal. Comme si c’était normal de fuir son pays à la poursuite du rêve européen et de finir à la rue.« Le problème c’est que dans un pays francophone comme la Tunisie, c’est impossible de trouver un poste pour travailler en anglais ». Je discute avec un sans-abri qui me parle de l’adéquation de ses compétences avec les besoins du marché du travail. C’est surréaliste et pourtant ça ne me choque pas. Je pourrai être en train de discuter avec un ami.« Et tu connais les meufs d’aujourd’hui… » Je me suis retenue de rire tellement j’ai trouvé ça drôle. Langage de jeunes, problèmes de jeunes. Comment faire pour rencontrer quelqu’un quand on n’a rien à mettre en avant, quand on n’a pas de « situation » ?

C’est pour ça qu’Abdel est parti. Qu’il a laissé derrière lui sa famille, son pays, sa toute jeune vie. Il a payé un passeur et avec un faux passeport d’Europe de l’Est, est arrivé en Turquie, puis en Espagne et s’est finalement arrêté à Paris où il a de la famille. Il avait tout prévu, un des ses oncles « un de ces chibanis qui ont des villas au bled et des HLM en France » comme il le décrira, lui loue une chambre pour 350 euros par mois et l’aide à trouver un boulot dans le ravalement par un de ses amis. Jusque-là, l’histoire d’Abdel serait presque banale, si, comme pour toutes ces histoires de rue, il n’y avait eu, à un moment, quelqu’un pour exploiter la misère humaine. « Mon oncle a commencé à me faire comprendre qu’il avait un pouvoir sur moi, que je devais lui obéir. Si je refusais, comme par hasard son ami n’avait plus de boulot pour moi pendant quelques semaines. Après il s’est mis à exiger que je lui rembourse les premiers mois de loyer que je lui devais d’un coup. Je lui donnais tout ce que je gagnais. Et s’il en restait un peu, je l’envoyais à ma famille en Tunisie ». A l’évocation de ses parents, je sens sa tension. Je ne peux pas m’empêcher de lui demander s’il leur parle, s’ils lui manquent. Sa tristesse est palpable. Les larmes mouillent son regard. Qu’il détourne, par pudeur ou fierté, comme pour cacher sa peine qui crève pourtant les yeux.

À ses parents il ment, il dit qu’il va bien, qu’il loge chez une amie. Les filles, ça a l’air d’être quelque chose d’important pour Abdel. Il me raconte « les Suédoises, les Allemandes, les Yougoslaves, blondes aux yeux bleus » qu’il ramenait chez son oncle. Je ne suis pas sure de le croire, mais qu’importe. Au bout d’un an et demi, son oncle le fiche dehors. Plus de logement. Plus de boulot. La rue. Mais toujours l’envie de croire en sa bonne étoile. Un jour il reconnaît un visage, croisé dans la queue aux Restos du Cœur. Il discute, se fait des amis. On lui offre de partager une des tentes offertes par l’association « Jeune Aumône ». Il retrouve un petit boulot, toujours dans le bâtiment, ce qui lui permet par deux fois de se payer un logement. Au black, évidemment. Cher, évidemment.

« Tout coûte plus cher quand tu n’as pas de papiers parce que tout demande un intermédiaire. Si je veux encaisser un chèque, je dois payer quelqu’un pour qu’il me l’échange contre du liquide. Pareil pour les logements, je dois avancer une commission, sans jamais savoir si je vais avoir quelque chose au final. Parce qui si on me vole, à qui je vais me plaindre, à la police ? »

Tout est plus compliqué quand on n’a pas de papiers. «Tu es presque quelqu’un de normal » Presque. Il insiste bien sur le mot. Presque. «Tu te lèves le matin, tu vas travailler, mais tu vis dans la rue. Tu ne peux pas avoir de compte courant. Tu ne peux pas avoir d’amis “ normaux “. Qui aurait envie d’être ami avec un sans-papiers ?»

Abdel, c’est cette lucidité planquée derrière un discours lisse. Toujours stoïque, il me racontera son premier jour d’hiver dans la rue, où, à même le sol, en rang, les uns à côté des autres, il fallait qu’ils se serrent pour avoir chaud. « Ce jour là j’ai eu envie de mourir » dira-t-il comme si de rien n’était. Abdel c’est aussi un sacré culot. « Non mais c’est vrai, ils font quoi les gens de la mairie pour nous ?! Il n’y a que les assos qui s’occupent de nous. Mais je paye des taxes moi en consommant et en vivant ici. A quoi elles servent mes taxes? » Quand on lui parle d’avenir pourtant Abdel ne semble pas prendre la mesure de sa situation. « Dans un an, ça fera cinq ans que je suis en France, j’ai les papiers pour le prouver, donc j’aurai le droit d’être régularisé ». Pour lui sa régularisation ne fait aucun doute. Et son plan est tout tracé : « après avoir été régularisé, je m’inscrirai à la fac, pour refaire soit une formation dans ma branche, quelque chose de complémentaire, soit peut-être me réorienter ». Son optimisme qui frôle la naïveté me laisse perplexe, mais je m’en serais voulu de détruire son espoir sans faille d’un avenir meilleur, alors je me suis tue. Parce qu’après tout, ce n’est pas parce que l’on n’est pas tous nés sous la même étoile qu’il faut arrêter d’y croire.

Nadia Rabbaa