À la rencontre de Mourad, le mélomane de Strasbourg Saint-Denis

Lors d’une maraude, j’ai eu l’occasion de faire la connaissance de Mourad dans le quartier de Strasbourg Saint-Denis. Agé de 50 ans, ce sans-abri a réussi à transformer un bout de trottoir en un petit coin chaleureux. Canapé, petite table et couverture viennent réchauffer l’atmosphère parisienne. Il m’accueille fièrement dans son univers, me balance quelques blagues qui me font rire et allume sa radio qu’il surnomme son « colocataire ». De Florent Pagny à Georges Brassens en passant par Cut Killer, la musique berce son quotidien depuis toujours. C’est grâce à Agy, coordinatrice opérationnelle pour La Rue Tourne, que j’ai pu rencontrer Mourad. « Un jour, elle est venue me voir et on a commencé à discuter. Elle m’a toujours soutenu. Toute les membres de l’association ont le cœur sur la main » explique-t- il.

Mourad s’arrête par moment de me parler pour saluer des passants, mais leur explique qu’il est en pleine interview quand ils tentent de discuter. La vie de la rue, il la connaît bien. « J’y suis depuis que j’ai perdu mon épouse en 2004. Je l’ai rencontrée quand j’avais 12 ans, on était comme Roméo et Juliette. On a grandi ensemble et on a eu deux enfants… On vivait à Lyon. J’ai vendu pratiquement tous mes biens pour pouvoir l’enterrer dignement » me confie-t- il. Ses yeux fuyants, qui se perdent dans ses nombreux souvenirs, s’illuminent à chacune de ses paroles. Et même quand je réussis à croiser son regard, j’ai l’impression qu’il n’est pas vraiment présent. « J’ai débarqué à Paris en 2012, suite à la mort de mon frère dans la capitale. C’est arrivé à la gare de Lyon, alors je me suis rendu là-bas ». Comme pour tenter d’attraper ce destin qui semble lui échapper.

« Les coups partent mais les paroles restent »

En faisant tournicoter doucement sa barbe entre ses doigts, Mourad m’explique qu’il aime avant tout discuter. « L’échange équivalent est la première théorie de l’alchimie. Il faut avant tout échanger. Le cortex imprime tout, l’information reste dans les neurones. Les coups partent mais les paroles restent ». S’il parle comme un scientifique, c’est car il en est un. Il a suivi des études à Bangkok, dans les domaines des sciences et des mathématiques. Il a ensuite travaillé, entre autres, au CNRS. Son cursus et son quadrilinguisme – il parle français, anglais, espagnol et thaï – ont de quoi en impressionner plus d’un. Et comme pour balayer toutes ces confidences, il conclut la discussion en disant simplement « Tranquille le chat, pépère la souris »… avec un sourire amusé et un regard plein de malice.

Nadia Bijarch