Saïd, 17 ans que je vis à la rue

Partager un moment au côté de Saïd est une expérience en soi. Chapeau vissé sur la tête, le trentenaire installé à proximité des halles interpelle d’emblée par sa gentillesse et sa gaieté. Ici il connaît tout le monde, presque tous les passants le saluent et échangent quelques mots avec lui. Derrière cette apparence et ce sourire avenant, se cache toutefois une histoire bouleversante.

Bonjour la France

Les choses avaient pourtant bien commencé pour Saïd. Deuxième d’une fratrie de 8 enfants, il partage paisiblement le foyer familial avec sa mère, ses frères et ses sœurs près de Casablanca, au Maroc. Son père lui réside en France et leur rend visite chaque été. «À l’âge de mes 10 ans, mon père a décidé de faire le regroupement familial. Il nous a tous ramenés en France. Je n’ai rien compris. Je ne savais pas parler. Il m’a seulement appris à dire bonjour et au revoir et après je me suis démerdé pour le reste… » 

Ma famille, ma vie

La famille s’installe dans le Nord. Avec le temps, le foyer se délite. Face à la violence de son père, les travailleurs sociaux décident de placer l’ensemble des enfants, sauf Saïd. «J’ai préféré rester avec ma mère, je ne voulais pas qu’elle soit seule avec mon père, je suis resté avec eux jusqu’à l’âge de mes 15 ans puis ils ont divorcé ». Son père confisque les papiers de sa mère et la renvoie au pays. C’était sans compter sur la volonté et la force de caractère du petit Saïd. À cette période, il n’est plus scolarisé et avec son frère aîné, il va se battre et saisir les autorités marocaines pour que leur mère revienne. Le résultat est au rendez-vous. « Une fois qu’elle est rentrée, nous avons tout fait pour récupérer mes frères et sœurs, là encore nous avons réussi ». Il aura fallu cinq ans à Saïd et son frère pour les récupérer. « Nous étions 9 au total dans un petit studio, tu imagines, pour aller aux toilettes, il fallait enjamber les matelas. Des matelas, il y en avait jusqu’à la cuisine mais l’essentiel était d’être ensemble », sourit-il.

Paris, la capitale du travail

Par manque de perspectives professionnelles, à l’âge de 20 ans, Saïd quitte Douai et le studio familial. Direction Paris, la capitale. Là-bas, il en est sûr, il trouvera du travail. Une semaine après son arrivée, Saïd avait trouvé un job. «Je travaillais au Musée du Louvre, tu connais le Musée du Louvre – m’interpelle-t-il — tu me voyais bien rasé, costume cravate, les gens me demandaient Where is Mona Lisa  ? Je leur répondais  : go straight, go left, and right. Toute la journée c’était comme ça, ça m’a saoûlé alors j’ai changé ». Saïd ne s’arrêtera jamais de travailler, après avoir passé quelque temps à la médiathèque de La Villette, il s’oriente vers le bâtiment, mieux payé mais aussi plus physique et dangereux pour sa santé. Si Paris était bel et bien la capitale du travail, Saïd s’aperçoit très vite qu’elle n’est pas celle du logement. Pendant tout ce temps, le jeune homme vit dans la rue, près des halles. 

17 ans après, la rue comme seul logement… 

Des foyers, Saïd en a connu beaucoup. Des hôtels aussi et pour lui, c’est terminé. « L’hôtel, c’est quoi, une petite chambre en plus par moment, tu n’as pas d’ascenseur et tu es au septième étage. Je n’avais pas le droit d’avoir d’invités et de recevoir ma famille. Je fais quoi, j’avais l’impression d’être en cellule, je paye mais je ne peux pas cuisiner. C’est quoi cette putain de vie… J’ai préféré dormir dehors… ». 17 ans après, Saïd est toujours dans la rue. Malgré son parcours difficile et sa situation actuelle, il a toujours bon espoir de trouver un appartement digne de ce nom. Nous le quittons comme nous l’avons trouvé, positif, optimiste et souriant. « On est là, on résiste, Il ne faut pas pleurnicher, il y a pire que nous, il y a des pays qui sont en guerre, eux, ils souffrent. À côté, nous, c’est le paradis… », conclut-il.